Guy Veloso. Série Penitentes. Juazeiro-Bahia, 2014. Digital.

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Un de mes  textes  pour  catalogue de l'exposition Entre danse & transe, Guy Veloso & Daniel Dabriou, Musée Saint JOhn Perse, Pointe-à-Pitre, février 2017. Voir la couverture de la publication ici. 

 

Guy Veloso, entre document et poésie

On ne rentre pas dans les œuvres de Guy Veloso, on y est  happé. « Ponctué » aurait pu dire Barthes, comme si ces photos décochaient des flèches, qui nous impactent. Nous sommes des cibles d’on ne sait pas exactement quelle image latente, invisible et pourtant portée par l’œuvre.

Ses clichés font appel à une expérience de la foi, la transe religieuse, très courante dans des pratiques populaires brésiliennes, souvent en lien avec l’héritage africain, mais présente aussi dans les religions chrétiennes ou encore dans le catholicisme « profane ». Très profondément, la transe est une expérience religieuse universelle. Nous la reconnaissons tous intuitivement et c’est bien cela qui rend les clichés de Veloso à la fois si familiers et si étranges.

Ces photos sont le fruit d’un immense travail  de recherche quasi anthropologique effectué par l’artiste durant presque 20 ans.  En 2010, quand des photos de la série Pénitents ont été exposées à la Biennale de Sao Paulo, cela faisait  13 années de recherches sur le terrain, et une collection formée par environ 20 000 items entre négatifs, diapositives, planches contact, impressions, objets votifs divers, enregistrements audio et vidéo… Des  archives précieuses, quelques-uns des groupes ainsi enregistrés ayant disparu depuis et d’autres étant si secrets que les pratiques documentées par Veloso, n’étaient connues que des seuls  initiés. La minutie, le côté obsessionnel de cette documentation impressionne. En effet, Veloso photographia les mêmes sujets des années durant, revint inlassablement sur les  mêmes lieux, en découvrit d’autres et finit par être incorporé dans certaines sociétés secrètes.

Pourtant ses photos dépassent largement leur seule valeur documentaire. Sa démarche très contemporaine se définit dans la tension documentation-poésie. Si  Veloso se documente longuement, amoureusement en amont, le résultat n’est pas la capture d’une réalité. mais la production d’un imaginaire qui permet l’irruption du réel.  Il ne s’agit pas, comme dans la photo documentaire, de faire un découpage du réel, ni même d’exprimer un point de vue. Sa photo cherche plutôt à convoquer avec le sujet et le regardeur un imaginaire d’où jaillira le réel sous forme d’image. Ce ne sont pas des œuvres sur la transe, mais des œuvres-transes.

Techniquement Veloso collecte des signes, des détails, des fragments. Il photographie de très près, exigence à la fois  technique (Veloso utilise un 35 mn) et artistique, l’artiste ressentant le besoin d’un corps à corps intense avec son sujet. De cette proximité résulteront ces clichés en plein mouvement, la camera quasiment posée sur les corps en transe. L’opposition flou-netteté produit des effets dynamiques, particulièrement adaptés à la transe. La proximité physique est rendue possible par une  grande intimité construite via une approche lente, respectueuse, et qui va parfois l’amener à brouiller les frontières entre le photographe et le photographié.  En résulte une véritable transe photographique. En résultent  des couleurs fébriles,  des cadrages et des hors-cadres dramatiques et un raffinement formel indéniable.

La poésie se produit dans l’émotion partagée entre le  sujet abandonné à la transe,  le public qui reçoit le « punctum », et l’artiste dont l’engagement physique et spirituel lors de la prise de vue est palpable, une émotion qui se prolonge dans la durée, car, travaillant exclusivement avec l’argentique, le processus de création de l’image inclue toutes les étapes du développement du film jusqu’au choix des impressions  et donc forcément plusieurs temporalités.

La poésie se produit exactement dans ce rapport puissant à la temporalité. Veloso est un conteur. Sa narration dévide le fil d’une réalité autre tout en se détachant avec grande maîtrise  de l’effet de réalité produit par la photographie. Nous  plongeons  alors dans une expérience poétique qui convoque aussi bien. un état de ravissement proche de la frénésie de la transe que la réflexion et la distanciation.